2001-2002
1
Sandra
Gabriel, j’en ai vraiment marre ! Bill a gueulé toute la nuit, Maman est fatiguée et c’est moi qui prends tout ! Depuis que Bill est là, tout va mal. Avant, les parents me chouchoutaient, surtout papa. Maintenant il n’y en a plus que pour lui, ça m’énerve ! En plus, je pouvais faire mes devoirs tranquillement, maintenant ce n’est plus possible avec ce braillard ! Sauter le CE2 pour en arriver là ! Il y le brevet à la fin de l’année et même si je suis sûre de l’avoir... Avant on était une famille tranquille, papa, maman et moi jusqu’à ce que ce débile arrive. Quatre, c’est trop ! Non, j’exagère Gabriel, William, c’est quand même mon petit frère ! Heureusement que tu es là, toi, tu ronronnes, tu écoutes, affalé sur le lit, tu t’en fiches, tu ne peux donner ton avis... Moi, j’en peux plus ! C’est vrai que quand je pense à Laetitia qui a une mégère au poste de belle-mère ou à Delphine dont le père est une vraie brute, je reconnais que mes parents sont super sympas. Mais Bill est haut comme trois pommes et il prend toute la place. Je crois qu’il m’a remplacé. Surtout pour maman. On dirait qu’elle n’a plus d’autre enfant. J’existe quand même. Il n’y a que toi qui m’écoute. Même Maria... Elle dit être ma meilleure amie mais elle n’est jamais là quand j’ai besoin de lui parler Elle doit encore être avec ses copains. Je ne sais pas ce qu’elle leur trouve à ces débiles. Les garçons sont nuls ! Hein, Gabriel ? Et puis c’est trop compliqué ! Bon, faut que je descende, Je pars au collège dans cinq minutes. Heureusement que je commence à dix heures. A plus Gabriel !
2
Nicolas
"- Zut, j’vais encore être en retard ! Où est-ce que j’ai fourré cette chaussure ! Pythagore, tu m’l’aurais pas piqué ? Allez, le chien, fais un effort, cherche avec moi !
- Nicolas, tu descends ?!
- Oui, oui, m’man, j’arrive ! Ah, ça y est, la voilà ! Oh non, j’ai oublié de faire signer mon contrôle ! M’man, tu peux signer ?
- Quoi ! Encore une note catastrophique. Je t’avais demandé de faire des efforts ! Tu as de la chance que tu sois en retard et que c’est ton anniversaire !
- Oui, mais c’était hyper dur. Toute la classe a eu des mauvaises notes. Le prof note sévère.
- Tiens, voilà c’est signé!
- Merci, m’man!
- Tiens, bisous!
- M’man, j’ai plus l’âge d’avoir un bisou sur la joue avant de partir ! J’suis en 5°, j’ai 13ans ! Les copains se moqueraient de moi s’ils m’voyaient ! T’imagines la honte !
- Bon allez, dépêche toi, tu vas encore être en retard.
3
Sandra
"- Sortez vos cahiers de texte pour la rentrée, je vous rappelle les sujets :
- Chronologie de la guerre : Elise et Morgane,
- Vie quotidienne à l’arrière : Mathieu et Anthony,
- La guerre totale : Sandra et Maria."
"- C’est pas vrai, encore sur moi que ça tombe, le jour de mon anniversaire. C’est le cadeau ! Encore un exposé qui va me gâcher les vacances !
- Tu sais Sandra, je pars en vacances, et cet après-midi, j’ai rendez-vous avec qui tu sais. Sois sympa tu peux commencer toute seule, s’il te plaît ?
- Je te remercie, tu ne veux pas que je le fasse toute seule pendant que j’y suis.
- Si tu y tiens, vraiment. Excuse-moi, je vais être en retard. Salut !"
(...)
"- Bonjour mon minou, personne n’a pensé à mon anniversaire, sauf toi."
(...)
"- Oh ! il n’y a que des bouquins poussiéreux dans cette bibliothèque, je vais tout de même regarder dans cette vieille encyclopédie, dans quel volume chercher ? Science, histoire ? Histoire ça doit être ça. Mais arrête, Gabriel tu vas finir par me faire tomber ! Et voilà ! Je savais bien que ça allait arriver, un de ces vieux bouquins est tombé, ils sont fragiles, maman va encore me disputer. Oh ! C’est quoi ça ! Une photo ? Qu’est ce qu’elle fait là? Pourquoi n’est-elle pas rangée dans l’album ? Ben tiens, on dirait moi. Mais qui est cet autre bébé? On dirait moi, il me ressemble. C’est vraiment bizarre. On dirait vraiment que c’est moi et encore moi ! Je la montrerai à papa quand il rentrera.
4
Nicolas
"- Eh, Nicolas, tu rêves ou quoi!
- Hein !
- Le prof est en train de parler des molécules ! Réveille-toi!
- J’ me sens pas bien!
- Va à l’infirmerie!
- Non ! non ! C’est pas ça, j’ai pas envie d’aller à l’infirmerie ! C’est dans ma tête.
- Arrête, c’est ton anniversaire, essaye un peu d être marrant, plutôt que de penser tout le temps !.
- Julien et Nicolas! Arrêtez de discuter et suivez le cours ." Ce prof m’énerve. J’essayais de comprendre ce qui se passe dans ma tête et cet abruti me parle de H2o. C’est mon anniversaire je devrais être joyeux et là, je ne suis pas bien. Qu’est-ce qui cloche ?
Mamie arrive cet après-midi pour mon anniversaire, comme elle le fait chaque année. Tant mieux, j’aime bien être avec elle. Elle au moins, elle me comprend. Peut-être que c’est mon père qui me manque ?
"- Qu’est-ce tu fais ce soir ?
- Je vais au foot avec mon père.
- Oh, c’est de la balle!
- C’est pas toujours marrant. Mon père, il est toujours sur mon dos, pour les notes, pour le foot ; quand je ne veux pas aller à l’entraînement, il m’oblige. Toi, ta mère, elle est sympa, tu peux rester à la maison."
Pour une fois, pour mon anniversaire, j’aurais préféré aller au match plutôt que de rester chez moi. Tant pis ; il y aura mamie. Même un grand-père, pour aller au foot ou jouer aux échecs, j’en ai pas.
" - Hé, Nico, réveille-toi, ça sonne, grouille-toi ,on va rater le bus !"
Bien sûr, j’avais encore oublié de noter les devoirs. Tant pis...
Mamie était déjà arrivée. Je jetais le cartable dans l’entrée et je l’embrassais machinalement.
"- Bon anniversaire mais dis-donc, tu as vu la tête que tu fais pour un jour comme celui-ci ?
- Merci, mais je ne me sens pas très bien. Mamie, j’en ai marre ."
Ma mère nous appela à ce moment pour déjeuner. On prit un super repas mais on ne fêterait mon anniversaire que ce soir.
5
Sandra
"- Maman, regarde ce que j’ai trouvé. Qui c’est ?"
Silence. Pas de réponse. Je la regardais. Elle semblait mal à l’aise et elle détourna le regard. Elle était en train de donner son biberon à Bill.
"- Je ne sais pas. Demande à ton père.
- Papa, papa, j’ai trouvé une photo. Regarde ce bébé. On dirait moi ? Et celui qui est à côté ?"
Il m’arracha brutalement la photo des mains.
"- Où as-tu trouvé cela ?
- Elle est tombée de l’encyclopédie quand j’ai pris le volume sur l’étagère.
- Tu n’as pas à fouiller dans nos affaires quand nous sommes absents."
Il semblait très en colère !
"- Je ne fouillais pas, je cherchais seulement des informations pour mon exposé d’histoire !
- Tu aurais pu attendre et me le demander !
- Mais tu ne m’as jamais dit cela avant et je voulais commencer tout de suite. J’ai déjà utilisé cette encyclopédie ! Pourquoi réagis-tu comme cela ?
- Ca suffit ! Va dans ta chambre !"
A ce stade de la conversation, il avait viré au rouge tomate.
"- Mais pourquoi ?"
Je ne comprenais pas et cela me semblait vraiment injuste.
" - Je t’ai dit que cela suffisait, le sujet est clos. Obéis."
Je disparaissais dans ma chambre où Gabriel dormait sur le lit, comme d’habitude, indifférent.
"- Gabriel, franchement, pourquoi se met-il dans cet état ? Il s’est levé du pied gauche ou ça s’est mal passé au travail ? Je ne comprends pas..."
Je dormais mal. Je passais une partie de la nuit à rejouer cette conversation jusqu’au moment où il me sembla évident qu’il me cachait quelque chose qu’il n’avait aucune envie que je découvre. Qui était donc ce bébé qui me ressemblait et paraissait avoir le même âge que moi ? Pour l’autre enfant, je savais bien que c’était moi. Au matin, j’avais une idée. Je décidais d’aller à la bibliothèque municipale.
6
Nicolas
J’était encore sous le choc.
Je regardai ma mère puis ensuite ma grand-mère. Celle-ci me fixait l’air calme. Ma mère fuyait mon regard et prétexta qu’elle avait à faire dans la cuisine. Je crus d’abord à une farce pour mon anniversaire mais le visage de ma mère n’affichait aucune malice. Puis ma grand-mère se dirigea vers la cuisine et appela ma mère :
"Catherine, il faut assumer, ce n’est pas à moi de lui dire la vérité."
Ma mère revint avec du thé et nous proposa une tasse. Ma grand-mère refusa tout net et lui dit de ne pas toujours se défiler.
Je restais là sidéré. Je n’arrivais pas à avaler ce que l’on venait de me révéler à l’instant. Je savais bien que j’avais un père. Je n’étais pas débile au point de croire qu’une cigogne m’avait apporté chez maman. J’allais exploser.
"- Pourquoi m’as-tu dit que mon père t’avait abandonnée quand tu étais enceinte et qu’il ne le savait même pas ? Alors il sait que j’existe ? Et pourquoi ne m’as-tu jamais parlé de ma soeur ?"
Ma mère tripotait nerveusement sa chaîne puis se tordait les doigts et recommençait. Ma grand-mère intervint : " Ta mère pensait que tu étais trop jeune pour comprendre."
Ma mère se décida à parler enfin : "Tout est de la faute de ton père. C’est à cause de lui que nous nous sommes séparés.
- Mais pourquoi m’avoir caché que j’avais une soeur ?
- Quand nous nous sommes séparés, on se détestait.
- C’est nul, débile !" J’avais envie de leur crier toutes les insultes que je connaissais.
"- Ce sont les vacances. J’en ai marre, Je voudrais partir une semaine chez Mamie si elle est d’accord."
7
Sandra
Le lendemain, j’attendais le départ de mes parents et de Bill, qu’ils emmenaient à la crèche, pour me lever. A force de remâcher mes pensées une partie de la nuit, une idée m’était venue, tellement invraisemblable qu’elle paraissait impossible. Pourtant, elle semblait évidente, en regard de la réaction de papa. Une seule solution pour en avoir le coeur net : je décidais de me rendre à la bibliothèque municipale.
Un peu plus tard...
"-Bonjour, excusez-moi, où pourrais-je trouver les anciens numéros de "La gazette" ?
- De quelle année ?
- Octobre 1989, s’il vous plaît.
- Installe-toi dans la salle de lecture, je te les amène."
Je ne regardais même pas les premiers numéros du mois et ouvris directement les journaux reliés à partir du 25 octobre 1989. Je feuilletais rapidement les pages locales pour trouver ma ville.
"- Madame Catherine La rivière et Monsieur François Vallès vous annoncent la naissance de leurs enfants : Sandra et Nicolas..." Je ne pris même pas la peine de lire la suite. J’étais stupéfaite et je décidais de rentrer à la maison pour réfléchir.
8
Nicolas
Grand-mère et moi priment le train le lendemain matin. Ma mère n’avait pas desserré les dents de la matinée. Moi non plus. Seule ma grand-mère avait essayé de détendre l’atmosphère pendant le petit déjeuner, sans succès. Une fois sur le quai, je montais sans un mot dans le train. Hormis le brouhaha de la gare, il régnait entre nous un silence de plomb, que ma grand-mère, toujours elle, rompit la première.
"- Tu ne dis pas au revoir à ta mère ?"
Je ne répondis pas.
"- Tu comptes rester muet toute la semaine ?"
"-Attention, attention, le train à destination de Thonon-les-Bains va partir. Les visiteurs sont priés de descendre du train et de s’éloigner du quai..." Ma mère et ma grand-mère se dirent au revoir pendant que je m’éloignais.
Le train s’ébranla enfin. Quand ma mère ne fut plus qu’un petit point à l’horizon, je me décidais enfin à parler.
"- Alors, maintenant, tu vas m’expliquer, puisque tu étais au courant de tout. Dis-moi la vérité au sujet de mon père. Et ma soeur ? Pourquoi m’avez-vous caché cela ? Pourquoi mon père ne s’est-il jamais manifesté ? Moi qui croyais qu’il était disparu et indifférent !
- Doucement, doucement... Tu sais, il ne faut pas en vouloir à ta mère. Ca n’a pas toujours été facile pour elle. Tes parents se sont beaucoup aimés mais malheureusement ton père n’a pas toujours été à la hauteur. Il avait rencontré une autre femme avant même que tu ne naisses. Quand ta maman t’as attendu, il ne lui a rien dit mais deux mois après ta naissance elle a tout découvert. Ca durait depuis longtemps et de toute façon ton père avait décidé de refaire sa vie.
- Oui mais ma soeur ?
-Tes parents se sont tellement détestés et disputés votre garde que finalement vous avez été séparés. Normalement vous auriez dû vous connaître, vous retrouver, mais ils ne voulaient plus se voir et vous ont caché la vérité.
- Oui mais c’est débile, tout ce temps, ils n’ont pensé qu’à eux ! Et ils n’ont jamais eu envie de voir leur autre enfant ?
- Si bien sûr, ils avaient des nouvelles, par mon intermédiaire. Et il était trop difficile pour eux de faire machine arrière. Ils ne savaient pas comment faire.
- Si tu sais cela, tu sais aussi où mon père et ma soeur se trouvent ?
- La famille de ton père n’a jamais quitté le village."
Ma grand-mère avait l’air comme libérée d’un fardeau trop lourd pour elle. Nous n’échangeâmes plus un mot durant le reste du voyage.
9
Sandra
En rentrant à la maison, je cherchais immédiatement dans l’annuaire : Vallès. Il n’y avais qu’une seule personne portant ce nom dans le village : Jacqueline Vallès, 6 allée des oeillets. Je décidais de m’y rendre aussitôt et pris mon vélo. En pédalant, je réfléchissais. Je comprenais pourquoi maman, ou plutôt Béatrice, s’occupait de Bill ces derniers temps. Béatrice n’etait pas ma mère. Tout ça n’avait ni queue ni tête. C’est pour cela que papa était furieux lorsque je lui avais montré la photo. Mais pourquoi avoir menti et caché l’existence de ma vraie mère et de mon frère que je n’avais jamais vus. C’était absurde. Je ne pouvais y croire et pourtant c’était bien vrai.
J’arrivais bientôt devant le 6 rue des oeillets. Que faire. J’étais trop émue, bouleversée. Je restais là, indécise quand soudain une vieille dame apparut derrière une fenêtre. Je descendais du vélo me décidant enfin à sonner quand la dame apparut sur le perron. Elle me fit un grand sourire et je me sentis comme rassurée.
"-Bonjour, je pense que tu es Sandra, entre, j’ai préparé le goûter."
10
Nicolas
Aussitôt installé chez mamie, j’enfourchais mon vélo pour me rendre à l’adresse qu’elle m’avait donnée. J’étais si énervé que je n’arrivais pas à trouver la maison. Je tournais en rond dans le village jusqu’à ce qu’un vieux monsieur qui profitait des derniers rayons de soleil sur la place m’interpella :
"- Eh, petit, ça fait un moment que je te vois passer et repasser. Tu cherches quelque chose ?
- Oui, monsieur, savez-vous où se trouve la maison de Monsieur Dufour, impasse des chevaliers ?
- C’est normal que tu n’es pas trouvé. C'est un peu compliqué. Je vais t’expliquer."
Grâce à son aide, je trouvais aussitôt la maison cachée par une haie de sapins. Devant la boîte aux lettres, j’hésitais. Comment mon père réagirait-il ? Et moi ? Je n’étais pas prêt. Je préférais rentrer chez mamie et réfléchir encore un peu. En arrivant chez ma grand-mère, je vis un vélo que je n’avais jamais vu dans la cour. J’entrais en criant : "Mamie, je suis rentré. C’est à qui ce vélo ?"
Je m’arrêtais net sur le seuil de la cuisine, soudain muet de stupéfaction. J’avais en face de moi mon presque double, en tout cas une fille qui me ressemblait beaucoup, qui me fixait et paraissait presque aussi surprise que moi.
"- Bon anniversaire, Nicolas, c’est Sandra. Je vous laisse, vous devez avoir plein de choses à vous dire."